L'idéologie du petit truc en plus
Publié le 28/06/2010 (399 hits)
Pascal AUBRIT
pascal.aubrit@wanadoo.fr
Trois mois. Cela fait trois mois que j’essaie de pondre cet article.
Il s’agit d’un sujet qui me tient à cœur, j’ai beaucoup de choses à exprimer, trop peut-être. Et puis en cette fin de saison sportive, je n’ai pas beaucoup de temps, ni d’énergie. Mais quand j’en ai, je me mets face à mon clavier, demeure immobile et prostré pendant quelques minutes, puis décide finalement d’aller surfer sur internet ou d’écrire des mails. Echec total. La page reste vierge et ça n’est pas faute d’inspiration. J’ai le thème de mon article, je sais ce que je veux écrire, mais je n’écris pas.
Finalement, je décide de me faire coacher. Et ma coach semble dubitative lorsque je lui raconte ma page blanche.
« Mais en fait, de quoi voulez-vous parler dans cet article ? » Finit-elle par me demander après que je lui ai exposé toutes les bonnes raisons pour lesquelles je n’ai aucune bonne raison de ne pas écrire.
Sans hésiter, je lui réponds :
« De l’idéologie du petit truc en plus. Cela fait plus de vingt ans que j’entends le même discours dans le monde du sport, et en particulier dans ma discipline :
« lui il est bon, mais il lui manque un truc », ou bien encore :
« elle pourrait être forte, mais elle n’a pas le mental ». J’ai parfois l’impression que nous parlons de génétique, comme si on naissait avec le gène du vainqueur comme on naît avec les yeux marron, comme si on pratiquait déjà la feinte tête-flanc au berceau.
« Et ces phrases-là scellent généralement le destin du sportif en question. Puisqu’il n’est pas prédisposé à gagner, autant laisser tomber tout de suite. Dans le cas inverse, si un tireur a ce petit truc en plus, mais n’est pas bon techniquement, alors on veut bien l’entraîner. La technique, c’est opérationnel, c’est descriptible, c’est simplifiable. Mais la boîte noire là-haut, c’est un domaine étrange et réservé aux psys qui sont de toute manière vus comme des manipulateurs de cerveau appelés en dernier recours lorsqu’il est déjà très – voire trop – tard.
- Comment ça ?
- Une fois le sportif en échec répété, et une fois que tout le monde est certain qu’il n’a vraiment pas ce petit truc en plus, on l’enverra éventuellement chez le psy en lui expliquant qu’il a un problème de mental. J’appelle ça le deuxième effet Kiss Cool.
- Mais qui ça « on » ?
- Les entraîneurs, le staff, les membres des commissions de sélection… Ce qui fait que j’ai envie d’écrire sur ce sujet aujourd’hui, c’est la rencontre avec un client qui m’a offert un autre point de vue. Un athlète à qui on a dit qu’il lui manquait ce petit truc pour faire la différence à haut niveau. D’ailleurs, moi aussi j’ai dû le lui dire, ou tout au moins le penser, puisque j’ai été son premier entraîneur. Alors il cherche. Depuis des années, il cherche le petit truc qui lui manque. Même lors des premières séances de coaching avec moi, le processus s’est répété. Vous savez : toujours plus de la même chose pour toujours plus de résultat...
Nous avons cherché à deux ce qu’il manquait au puzzle, sans trouver autre chose évidemment que de la frustration, parfois même de la colère. Je me sentais revenir des années en arrière lorsque j’étais son entraîneur et que je ne savais plus quoi faire pour l’aider. Je passe sur le fantasme autour de la réparation des erreurs que j’aurais commises, bref, nous étions dans la panade.
- Que s’est-il passé ensuite ?
- Il a abordé une séance au téléphone en me disant qu’il avait réfléchi à la maxime « choisir, c’est renoncer », et qu’il se demandait si au lieu de chercher le petit truc en plus, il n’aurait pas plutôt intérêt à renoncer à quelque chose qu’il possédait déjà. Le temps que je lui demande à quoi il souhaitait renoncer, la ligne de téléphone coupait, impossible de se recontacter ! Vous vous rendez compte ? C’est la meilleure séance de coaching de ma vie et elle a duré 1mn30 !
- Belle hypothèse en tout cas…
- Et quelle prise de conscience ! Voilà le changement que nous attendions ! Les changements de niveau d'apprentissage de G. Bateson ! Et c’est là-dessus que je voudrais écrire.
- Qu’est-ce qui est important pour vous dans ce que vous venez de me décrire ?
- Je crois que c’est l’idée que nous pouvons tous y arriver, évoluer, avancer, que rien n’est définitivement scellé ou gravé dans le marbre. C’est quelque chose qui me tient vraiment à cœur. Et au-delà, il s’agit d’un renversement paradigmatique, du passage d’une conception de l’homme comme étant en quête de la totalité des choses à acquérir pour tendre vers la perfection à celle d’un être qui possède déjà tout en lui, mais devra renoncer à ce qui n’est pas utile dans la situation pour faire émerger sa performance… En fait, c’est le passage d’un être fini à un être infini, suis-je clair ?
- Pas vraiment, je ne sais pas si je vous suis.
- Bon, je m’emporte un peu. En fait, j’aime beaucoup l’épistémologie. Cette conception de l’athlète à qui il faudrait ce petit truc en plus sous-tend une certaine conception du monde et de la nature, nature que l’homme aurait la capacité de décrire, d’expliquer, de dominer. Il n’y a pas de place pour le complexe, le vivant, et… je crois que je viens de comprendre pourquoi je ne peux pas écrire cet article.
- Ah bon…
- Oui, bien sûr ! Pour exprimer tout ce que je veux exprimer concernant ce changement de paradigme, j’ai besoin de temps pour trouver des références et bâtir un article sérieux, je ne peux pas faire dans l’approximatif. Et déjà qu’en temps normal j’ai un souci avec la perfection, là c’est le bouquet !
- Et du temps, vous m’avez dit que vous n’en aviez pas beaucoup des jours-ci.
- Exactement, je n’ai ni le temps, ni l’énergie nécessaire pour écrire cet article tel que je l’ai conçu jusqu’ici. Il faudrait pour le moins que je relise Varela, Popper et Le Moigne, or j’ai franchement d’autres choses en tête en ce moment !
- Seriez-vous prêt alors à y renoncer ?
- Bien sûr que j’y renonce ! D’ailleurs, à l’instant où je dis ça, je crois que je sais ce que je vais écrire dans mon article. Dans le coaching auquel je faisais référence tout à l’heure, il s’est avéré ensuite que le renoncement de mon client concernait un objectif trop élevé. Il fallait qu’il construise sa performance petit pas par petit pas. C’est ce que nous avons commencé à faire et c’est alors que je lui ai demandé son autorisation pour écrire un article sur sa prise de conscience de la nécessité du renoncement. Mais mon objectif était lui aussi trop élevé.
- L’analogie se poursuivait.
- Exactement. Et cette fois c’est à mon tour d’apprendre à renoncer. Maintenant que c’est chose faite, je pourrais peut-être tout simplement raconter ce qui s’est passé et comment j’ai été pris dans cette analogie jusqu’à ce que vous m’aidiez à le voir.
- Et comment vous y prendriez-vous ?
- Ca pourrait commencer comme ça : Trois mois. Cela fait trois mois que j’essaie de pondre cet article… »
Merci à Marie-Pierre Rottenfus, sans qui il aurait certainement fallu trois mois de plus.
6 Commentaire(s) :
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"Ah oui, mais monsieur le professeur, vous devez comprendre que mon fils n'a pas la bosse des maths (généralement suivi par : "comme moi")".
Ce fantasme de la "bosse des maths" correspondrait-il à ton "truc en plus" ?
Je creuse dès septembre.
Le"déclic", c'est comme le petit truc en plus?
En fait, je pense que le déclic est à l'opposé du petit truc en plus.
Je reviens sur le billet et sur le "passage d’une conception de l’homme comme étant en quête de la totalité des choses à acquérir pour tendre vers la perfection à celle d’un être qui possède déjà tout en lui, mais devra renoncer à ce qui n’est pas utile dans la situation pour faire émerger sa performance…"
Je ne pense pas qu'il y ait une réelle opposition entre ces deux proposition, dès lors, pas de renversement.
Peut-être juste une question de dosage.
Si j'ai tout en moi, je n'ai plus besoin du monde, il me suffit d'y renoncer un peu plus.
Il semble que j'ai besoin de trouver à la fois en moi, et hors de moi, ce qui me permettra de progresser (vers la perfection, la performance, ou la boulangerie du quartier...), à la fois en renonçant (si si, tu verras chérie, je vais faire le pain moi-même, ça sera prêt pour midi et tu n'auras pas à nettoyer la cuisine après), mais aussi en acquérant (de nouvelles compétence, ou connaissances... excusez-moi madame, la boulangerie du quartier s'il vous plaît ?), et sans me laisser enfermer dans le "p'tit truc en plus" qu'il me faudrait (N'y va pas, je te connais, tu va passer trois heures dans la librairie d'à côté).
La réussite, c'est d'avoir un peu plus que le voisin ;-)
Est-ce que je vais attendre d'avoir un peu plus que le voisin pour réussir ?
Qu'est-ce que je vais faire avec ce que j'ai reçu, et continue à recevoir tous les jours ?
Et où vais-aller avec ça ? Sans gâcher ça ? En faisant fructifier ça ? En progressant ?
Et je replonge en réunion...
à Lindir, déclic et truc en plus... tout dépend de ce qu'on nomme le déclic. Lorsqu'on répète à quelqu'un que ce qui lui manque c'est d'avoir un déclic, ou lorsqu'on explique à quelqu'un que l'apprentissage se fait aussi par paliers, c'est très différent. J'émettrai donc une réserve sur l'opposition radicale proposée ;-)
Quand à la complémentarité des deux conceptions de l'homme, je te rejoins sur le dosage.
à Charlotte, je serais tenté de vous répondre que l'idéal pour avancer, c'est le vôtre, là où vos niveaux de confort et de sécurité vous conviennent, là où -comme vous l'écrivez- vos convictions sont respectées. Il y aurait beaucoup à dire sur les capacités, entre celles qu'on pense avoir, celles que les autres nous attribuent, celles qu'on se découvre en coaching...
Merci pour vos commentaires !
Et l'image qui me vient (et qui en plus est de saison), c'est une grosse valise qu'on n'arrive pas à fermer, et qui empêche de partir en voyage : à quels trucs inutiles pourrait-on renoncer pour pouvoir boucler le couvercle et enfin partir ?