Coaching sous contrainte
Publié le 26/04/2010 (282 hits)
Karim HILEM
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Lorsque Belame ouvrit la porte de son cabinet, son attention fut attirée par le contraste entre la maturité du visage qu’il découvrait et la tenue vestimentaire de la personne qui le portait. Néanmoins c’est un « Bonjour » accompagné d’un sourire et d’une main chaleureuse qu’il offrit à son visiteur. Il l’invita à s’installer dans la petite salle où règnent une petite table ronde et une crédence ornée d’un grand miroir. La blancheur des murs colore la pièce d’une calme atmosphère. Seules deux grandes œuvres accrochées proposent une distraction aux yeux des occupants. Tandis que les deux hommes s’installaient autour de la table circulaire, les deux magnifiques photocompositions d’un ami, artiste, à l’avenir aussi radieux que le soleil inondant la capitale en ce printemps, happaient le regard du visiteur.
- Cela représente quoi ? Demanda t-il à Belame ?
- Je ne peux que vous dire ce que cela représente à mes yeux, j’ignore ce que cela représente aux vôtres, répondit Belame avec un petit air mystérieux.
Le jeune adulte fit une moue avant de détourner le regard des œuvres comme pour se soustraire à la question qu’il avait lui-même posée. Belame le sentit. « Avez-vous trouvé facilement le cabinet ? », ajouta t-il pour soulager son visiteur.
- Ouais, ouais tranquille !
- Souhaitez-vous boire quelque chose ? Ajouta le coach dans son désir de mettre à l’aise son jeune client potentiel.
- Non ça va merci, répondit le jeune homme qui n’arrêtait pas de gigoter sur sa chaise tout en balayant de la tête et des yeux les moindres recoins de la pièce.
Belame observait.
- J’imagine que vous savez pourquoi vous venez me voir, dit-il.
- Ben, j’imagine que vous aussi vous savez pourquoi je viens vous voir ! Répondit avec arrogance l’adulte aux allures juvéniles. De toute manière, je vois bien votre petit jeu ! Ce n’est pas la peine de vous fatiguer, vous savez très bien que je suis contraint de venir. Alors épargnez-moi vos airs polis. C’est votre technique de manipulation c’est ça ? Allez droit au but qu’on en finisse. Je suppose qu’il a du vous donner un paquet de fric pour faire votre sale boulot.
Belame, à cet instant, se remémora les circonstances ayant donné lieu à cette entrevue qui semblait virer subitement à l’affrontement.
« J’aimerais que vous fassiez quelque chose pour moi, c’est très important. Je crois que vous êtes ma dernière chance ! », lui a dit un ancien client qu’il a accompagné dans le cadre d’une fusion-acquisition, tant à titre individuel qu’au niveau des équipes. Ce dernier, semble t-il, avait gardé un excellent souvenir du savoir-faire de Belame. Il lui avait téléphoné quelques jours plutôt, et confié les difficultés qu’il rencontrait avec son fils âgé de vingt et quelques années. Il lui parla de son désarroi face à l’insouciance persistante de son unique progéniture, dans laquelle il avait, longtemps, espéré trouver un digne successeur. Belame avait écouté attentivement les préoccupations de ce dernier et lui avait proposé de rencontrer le jeune homme en question.
C’était là un préalable incontournable pour le coach. « On ne peut, déontologiquement et pragmatiquement, coacher quelqu’un sans son adhésion, il faut absolument que votre fils puisse s’approprier la démarche. », avait répondu Belame au père inquiet. « Je vous l’envoi, il s’appelle Christophe. Faites du mieux que vous pouvez et tenez-moi au courant. »
Tandis que Christophe marquait sa présence de son agressivité, Belame marquait la sienne d’une ferme passivité apparente, une sérénité. Il resta silencieux un certain temps. Bien que le jeune avait fini par se taire, il semblait régner en lui une bruyante agitation. Belame la percevait. La bouche du soi-disant insouciant était muette alors que son corps était plus qu’éloquent.
- Votre père, à cet instant, ne me paie pas encore. Il le fera si vous et moi décidons de travailler ensemble. C’est moi qui ai demandé à vous rencontrer seul. Et ce que l’on se dit ici, reste ici. Je suis un professionnel et en tant que tel, rien de ce qui se passera dans mon cabinet ne sortira d’ici sans qu’il ne le soit de votre fait. Je ne rapporterai à votre père, mon prescripteur, que ma décision d’accepter ou non votre accompagnement. Vous seul, mon éventuel coaché, serez libre de l’informer du contenu de notre action si elle a lieu, pas moi.
Le coach avait un débit de voix calme et ferme. Un soupçon de confiance à l’égard de ce professionnel s’immisçait en Christophe. La chaise qui l’accueillait se réjouissait de le voir se délester de ses tensions corporelles. Cet homme qui lui avait semblé agir sous les ordres d’un père ayant le sou avait le visage marqué du sceau de la loyauté, de la double loyauté à dire vrai (*)
- Que voulez-vous savoir, alors ? Demanda le jeune homme.
- Selon vous, pour quelle raison votre père pense t-il qu’il vous faut un coaching ?
- Pour la même raison qui vous a surpris en m’ouvrant la porte ! Il s’imagine, comme vous, que je suis un ado attardé.
Ignorant la remarque faite à son encontre Belame poursuivi.
- Toujours selon vous, pour quelle raison votre père pense t-il cela ?
- Son refrain habituel, « Mais quand vas-tu penser à ton avenir ? Quand vas-tu faire quelque chose de ta vie ? » Ce sont des trucs de ce genre qui me font dire qu’il pense cela.
- Et qu’est-ce qui suscite, chez votre père, de telles interrogations ?
- Mon apparente désinvolture je crois.
- Quel est le minimum que votre père attend de vous ?
- Que je fasse preuve, à ses yeux, de responsabilité. Répondit Christophe en insistant sur le « à ses yeux » comme pour marquer sa distance à l’égard de son géniteur.
Belame entendit cette insistance mais ne la souligna point à ce moment-là.
- Pouvez-vous me dire quand avez-vous eu ce comportement responsable pour la dernière fois ? Se contenta t-il de demander.
- Lors de mes études.
- Comment l’avez-vous fait ?
- J’ai été un étudiant brillant et décroché mon diplôme.
- Que c’est-il passé de différent avec votre père lorsque vous avez été responsable, à travers vos études ?
- Il était fier et satisfait.
- Qu’est-ce qui vous a aidé à être responsable ?
- Le respect et la loyauté que j’avais à son égard.
- A quel point êtes-vous confiant dans votre capacité à être de nouveau responsable ?
- Voyez-vous, il se trouve que je n’ai pas changé au fond de moi, je suis toujours responsable. La différence c’est que je ne suis plus responsable vis-à-vis des mêmes choses.
- Est-ce la raison pour laquelle vous m’avez indiqué dans votre réponse, tout à l’heure, votre démarcation par rapport ce que pense votre père, par vos mots « à ses yeux » ?
- Oui tout à fait. Je vous réponds à travers ce que je pense qu’il pense, car moi, dans mes baskets bariolées, je traîne des rêves qu’il s’est acharné à délaver.
- Et quand vous me dites cela que voulez-vous me dire ? Demanda Belame.
- Je veux vous dire que je suis responsable de la réalisation de mes envies et non plus de celles de mon père. C’est ce qui me vaut d’être considéré comme irresponsable et d’être ici à discuter avec vous.
- Et cette situation vous gêne t-elle ?
- Oui, elle me gêne, affirma Christophe.
- En quoi vous gêne t-elle ?
- Eh bien, disons que comme vous je suis soumis à une double loyauté, vous à celle que vous devez à la personne qui vous paye et à celle que vous coachez lorsque ce n’est pas la même. Moi je suis soumis à la loyauté que je dois à mon père qui me fait vivre et à celle que je me dois à moi-même dans la réalisation de ce que je suis.
A cet instant, Belame savait que la décision qu’il annoncerait au père serait de nature à le satisfaire, son fils était loin d’être insouciant, il y avait matière à travailler avec lui. En revanche il se demandait s’il était préparé à accueillir toute l’étendue de la responsabilité que dissimulait son fils derrière son apparente nonchalance.
- Quel est le premier pas que vous avez besoin de faire pour commencer à agir ? Demanda le coach intéressé.
- Bizarrement… Car en venant ici j’étais loin d’imaginer que je pourrais dire ce que je vais vous dire. Bizarrement, donc, je vous prendrais bien comme coach.
- Que pensez-vous que votre père remarquera de différent quand vous ferez cela ?
- Je crois qu’il remarquera que, visiblement, je réagis et décide de faire quelque chose.
- Quelle différence cela fera t-il dans votre comportement à ce moment-là ?
- Je sortirai de l’isolement dans lequel mon dilemme me plonge.
- Que se passera t-il dans votre vie qui ne se passe pas maintenant ?
- Je serai écouté, entendu et soutenu.
- Comment saurez-vous que vous en avez fait assez ?
- Lorsque mes idées auront pris la forme d’un plan d’action.
- Quelle différence cela fera t-il dans votre relation avec votre père ?
- Il ne pourra plus invoquer mon irresponsabilité et je n’aurai plus à supporter son regard accusateur.
- Qu’est-ce que votre père fera de différent ?
- Il sera confronté aux projets qu’il souhaitait me voir porter et finira par comprendre qu’ils n’étaient pas les miens. Et se réjouira de constater que je suis responsable de moi-même et reconnaissant du soutien qu’il m’aura apporté à travers vous, quand bien même ses intentions n’auront pas donné exactement le résultat qu’il attendait.
- Dites-moi alors quel serait votre objectif d’accompagnement ?
- Pour tout vous dire, d’aussi loin que je me souvienne, je ne me sens vivant que lorsque je crée quelque chose de mes mains. Les études que j’ai suivies, dans mon désir de plaire à mon père, m’ont éloigné de la possibilité de vivre de mes mains. Je voudrais retrouver le chemin qui me mènerait à cela.
- Pouvez-vous m’en dire plus ? Demanda Belame avec une saine curiosité dans la voix.
- Moi j’aime travailler le bois ! Répondit le jeune homme dont le visage s’illuminait, tout en sortant de sa poche un petit objet qu’il tendit au coach.
Belame scruta l’objet sous tous les angles. Un éléphant de bois au regard espiègle, en équilibre sur un globe, dressait sa trompe joyeuse à un public de cirque invisible. Les yeux du coach brillaient d’admiration pour les mains qui avaient façonné cet objet plein de vie.
- Vous pouvez le garder, lui dit le jeune artiste.
- Je veux bien, répondit Belame touché par ce geste, mais je le ferai lorsque nous aurons défriché le chemin qui mène à vous.
Le visage marqué de maturité qu’avait accueilli Belame deux heures plutôt se paraît d’une joie enfantine qui épousait harmonieusement la tenue vestimentaire de la personne qui le portait. Christophe allait donner la parole à l’enfant qu’en lui on bâillonnait. Et Belame, une fois de plus, était heureux.
(*) Le déroulé du questionnement est celui qui est proposé par Médiat-coaching d'après les travaux de Steve De Shazer.
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Arnaud