Le coaching adapté au travail social (2)
Publié le 24/04/2010 (418 hits)
Yvette BOISSON
2ème partie et fin
Je me propose maintenant de vous raconter brièvement l’histoire de Luis et de partager avec vous son témoignage. Cet exemple illustre bien comment, le coaching adossé à un accompagnement social, offre à l’usager les moyens de changer ; changer sa manière d’être au monde et sa perception du monde. Il offre au travailleur social le sentiment d’être allé au bout de sa mission et lui permet de retrouver un épanouissement dans l’exercice de sa profession.
Luis est né au Portugal il y a 39 ans, d’abord élevé par ses grands parents c’est à 7 ans qu’il vient rejoindre ses parents .Ceux ci étaient venus travailler en France. Luis connaitra, alors la maltraitance et la violence du père : une personnalité autoritaire et alcoolique.
Luis, bien que scolarisé régulièrement et doté d’une intelligence normale n’entrera jamais dans les apprentissages scolaires: il ne sait ni lire, ni écrire, et ne maîtrise que deux opérations. Sans formation, sans diplôme, Luis reste au domicile des parents. A 25ans, suite a une altercation avec son père, (Il avait utilisé la voiture sans autorisation) il sera mis à la porte : Luis connait alors la rue. Ce sera pour lui les hébergements de fortune : la voiture, les halls d’immeubles, les copains de galère… A 36 ans il rencontre sa compagne ; celle-ci vient juste d’atteindre sa majorité, elle fuit sa famille et accompagne Luis dans son errance. C’est parce que sa compagne est enceinte et qu’il ne supporte plus de la voir manger dans les poubelles, se laver dans les toilettes de la gare ou des centres commerciaux que Luis acceptera de s’installer dans notre établissement. A leur arrivée, le couple ne peut investir tout l’appartement : ils vivent enfermés, et passent la majeur partie de leur temps confinés sur le lit, ils s’y nourrissent, à même la boite de conserve, regardent la TV, font des puzzles…
Aujourd’hui ils sont les parents d’un petit garçon de deux ans, Luis est agent d’entretien, et il apprend à lire. Sa compagne a fait quelques stages, et démarrera prochainement une formation de caissière. Le couple est déjà allé manger deux fois au restaurant.
Quelques extraits de mon intervention :
Comme souvent l’usager ne se présente pas sous son meilleur aspect, c’est comme si il voulait nous dire que de toutes façons on ne pourra rien pour lui.
Au premier rendez vous, il a bu un verre ou deux (pour se donner du courage ? pour mettre à distance ? pour mettre à l’épreuve ?...) il est enveloppé d’une odeur nauséabonde, il raconte une bagarre sur le parking d’un supermarché avec un autre usager et évoque sa dernière incarcération. Voilà pour notre première prise de contact, je l’écoute et propose de le revoir le lendemain.
Luis dit se sentir vieux et souffrir du regard des autres, il éprouve de la honte et raconte ses dix dernières années passées. La rue, l’alcool (30 cannettes par jour pendant un an), et la peur.
Je suis là, présente, je l’écoute… donc il a peur : peur au travail, peur dans la rue, chez lui il s’enferme à double tour..
Je questionne cette peur : Il parle de son père "J’étais à table avec mes deux sœurs et mes parents……silence à table ! J’avais tellement peur, que j’ai fait pipi sous moi…des coups !"
Luis semble tétanisé…
Yvette : Avez-vous toujours peur de votre père ?.
Luis : Oui, je voudrais lui montrer que j’ai changé, mais on ne parle que du passé..
Yvette : Que voulez vous ?
Luis : Lui montrer que j’ai changé…
Yvette : Avez-vous changé ?
Luis : ……Non
Yvette : Je pourrais peut être vous aider...
Et c’est à cette occasion que je lui propose sa première séance de coaching.
L’objectif de Luis était alors : « Trouver le courage d’inviter mon père ».
Quelques jours après je revois Luis, il me dit avoir été très étonné d’aborder son père aussi facilement, il se sentait bien, était très à l’aise pour lui parler…
Parallèlement je dois poursuivre ma mission de travailleur social, je rencontre régulièrement le couple, je travaille avec eux la question de la prise en charge du bébé, du budget, de l’insertion professionnelle de Luis, de l’organisation domestique de sa compagne, du contrat RMI…Je suis entourée d’autres professionnels, tels que puéricultrice, travailleuse familiale etc…
Je suis à la fois le coach et le travailleur social, ou plutôt « le coach travailleur social » et le coach .
Nous avons vu, dans un bref historique du travail social, qu’il correspond à une sédimentation d’approches différentes : pédagogie-réeducation-hygiénisme-réadaptation-réinsertion-promotion de l’autonomie, et apprivoisement de l’exclu.
Je suis traversée aussi par tous ces courants, mais en me formant au métier de coach, j’ai du opérer une déconstruction afin de m’ouvrir à la posture de coach.
Revenons à Luis
Le 15 avril 2008, il vient au rendez vous, il y a eu beaucoup de conflits dans son couple, de plus Luis s’est emporté à plusieurs reprises avec des membres du personnel. Il en souffre, il sait que ce comportement impulsif peut mettre en cause son hébergement.
Je lui propose une nouvelle séance de coaching, et nous fixons une date. On se revoit quelques jours plus tard.
Luis est déterminé, et veut travailler sur ce qu’il appelle « le pétage de cable », il aimerait s’expliquer calmement et trouver des solutions quand « il a trop la pression ».
Il prendra comme modèle, son beau frère (il écoute, il regarde les gens, il parle calmement…) et quand il aura trop la pression, il choisi l’option d’aller faire un tour.
Le 29 avril je reçois le couple, la compagne a changé, elle est jolie, coiffée, maquillée, parfumée.
Luis m’annonce qu’il a passé une bonne semaine "J’ai respecté mes engagements, il n’y a pas eu de prise de tête » et quand je m’énerve, je sors."
La compagne confirme, je félicite Luis et nous passons à d’autres sujets concernant l’accompagnement social.
L’ensemble du personnel confirme l’évolution positive de Luis.
Le 25 mai au détour d’un entretien, Luis déclare vouloir être vigile, nous en parlons. Il reviens du supermarché, il a remarqué deux vigiles, il est admiratif, car il se font respecter.
Cela me donnera l’occasion de faire une troisième séance de coaching, l’objectif de la séance : me faire respecter.
Sa préoccupation majeure reste la relation à son père, son prochain petit pas : oser demander les clefs de voiture à son père.
Le 31 mai, je revois le couple, pour la première fois, ils sont allés au restaurant et Luis a déjà emprunté deux fois la voiture à son père……félicitations.
Si Luis a bien évolué et changé, il est plus à l’aise avec son père, s’entend bien avec sa femme, il a repéré que c’était encore difficile avec des inconnus (personnel des administra-tions par exemple).
Luis demande un rendez vous pour un coaching.
La situation : Luis n’a pas vraiment confiance en lui, et quand il est avec des inconnus, il peut être impulsif et agressif. Il évoque un épisode dans le bus, le chauffeur lui demande de baisser le volume de sa musique. Luis s’énerve, le chauffeur lui demande de descendre au prochain arrêt…deux policiers l’attendent.
Le couple a continué a avancer, toute la famille est partie en vacances au Portugal avec les parents de Luis.
Si pendant l’accompagnement social je rencontre le couple, pendant les séances de coaching, j’étais seule avec Luis. Sa compagne a demandé elle aussi a bénéficier d’un coaching.
Le couple a encore un long chemin à parcourir, mais aujourd’hui ils sont plus armés pour avancer, et le coaching continue après le coaching. Ils auront appris à s’auto corriger.
Ainsi Luis s’emporte à nouveau, et c’est à l’encontre de sa voisine, le ton monte, et il finit par sortir… pour prendre l’air.
Je reparle de cet épisode avec lui, que s’est-il passé ?
Je me hasarde à lui demander :
- "Est-ce l’homosexualité de votre voisine qui vous a dérangé à ce point ?"
- "Mais pas du tout ce que je n’ai pas supporté c’est qu'elle est comme moi à mon arrivée…elle est toute voutée, ne nous regarde pas, longe les murs."
- Et alors ?......
Nous avons ri et il a souhaité la rencontrer pour lui présenter ses excuses.
Témoignage de Luis :
Yvette : Dites-moi Luis, que s'est-il passé pour vous depuis notre première rencontre ?
Luis : Aujourd'hui j'arrive à me faire respecter, j'ai confiance en moi, j'ai pu commencer à parler avec mes parents, surtout avec mon père. Au niveau du couple on s'engueulait tout le temps, maintenant ça a changé.
Yvette : La première fois que nous nous sommes rencontrés vous ne dormiez pas la nuit...
Luis : Quand on s'est parlé vous m'avez rassuré, j'ai eu confiance en vous, et j'ai pu retrouver le sommeil. Vous m'avez dit que vous pourriez m'aider à changer. J'ai eu le courage d'affronter mon père, de lui demander les clefs de sa voiture, c'est venu vite, vite. Moi, je sais que j'ai changé, j'en revenais pas qu'il me donne les clefs de sa voiture pour que j'aille faire les courses avec ma mère.
Le pire, avant, c'était mon père, ça coinçait, j'allais pour parler et ça ne sortait pas. Maintenant je lui parle.
Mon père c'était un monstre, et la violence s'entassait, s'entassait en moi; et dehors il y avait des monstres, et je réagissais par la violence.
Je vous ai raconté mon histoire, je vous ai tout raconté, j'étais à la rue, j'y suis bien resté 3ans, peut être plus, quand on est à la rue on est ailleurs...Je vous ai rencontré, c'était dur, on parlait ensemble, on faisait des exercices; au départ j'étais pas sur, et petit à petit je me suis dis: je vais essayer, je vais tenter.
Et plus je parlais avec vous, et plus je sentais quelque chose qui montait dans ma tête, qui se chargeait comme une énergie. C'est parti tout seul, je n'en revenais pas... j'ai surpris mon père, je lui parlais, je lui parlais, et il m'écoutait.
Il m'a emmené au Portugal, et m'a fait comprendre que ce sera moi, plus tard qui serai le chef de la famille.
Il vient vers moi, il me parle, on dirait qu'il s'est attaché à moi. Maintenant, quand il revient du Portugal, je suis le premier qu'il appelle, tout à changé, on est ensemble, on est une famille quoi...
Ça m'a fait du bien, je ne suis plus la même personne. Je ne regarde plus les gens de la même façon, je ne les engueule plus.
Avant, j'avais pas la confiance, je m'énervais pour un rien, je me prenais la tête. Si quelqu'un me regardait dans la rue, soit je lui gueulais dessus, soit je baissais la tête et me cachais. J'avais peur, peur de ma violence, peur de retourner en prison.
Mais depuis que j'ai parlé avec vous, ça a changé, ça m'a calmé à l'intérieur, je suis vide de l'intérieur, comme relaxé tout le temps. Avant j'avais un gros poids à l'intérieur de moi. Ca a marché petit à petit, je sors, je regarde les gens je me sens normal.
Avant, je voulais être maître chien pour me faire respecter, finalement je n'ai pas eu besoin de ça; le respect est venu de moi-même. C'est rien que la personne qui commande et qui se fait respecter.
Au départ, je me cachais de moi même, je n'arrivais pas à sortir la personne que j'étais, j'étais tout seul je me demandais comment faire....Et, puis vous êtes arrivée, et puis on y est arrivé....
A la relecture de son témoignage; Luis était très ému, il a souhaité en conserver une copie, afin de la lire, plus tard à son fils.
4 Commentaire(s) :
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Isabel
D'une certaine façon j'attendais ton article... Et je ne suis pas déçu !
Je suis très ému à la fin de la lecture.
Bravo. Pas pour l'article,enfin pas que pour l'article !
Je crois que tu as des choses à raconter. Chez LEROY (BPI) nous invitons des intervenants pour qu'ils nous fassent partager leurs expériences.
Je pense que tu n'aimes pas beaucoup te mettre en avant, mais je crois qu'en partageant tes réalités professionnelles il y a d'autres personnes (apparemment plus "gâtées") que tu pourras aussi faire progresser.
Bien entendu je mentionne cette idée mais tu peux ou non la saisir, maintenant ou plus tard, quoi qu'il en soit, si tu as le temps continue de nous plonger dans le vrai par tes articles.
Merci
Etienne
Je te remercie vivement pour ton commentaire,qui me touche et pour l'intéret que tu portes à mon travail.Je crois,en effet,qu'il serait temps que "j'ose"et que je fasse entendre la parole de ceux que j'accompagne.Je me saisis donc de ta proposition et c'est avec plaisir que je te retouverai sur ta boite mail.Je te souhaite un très bel été,à très bientôt.
Yvette