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Peut-on aimer ses clients

Publié le 28/03/2010 (354 hits)

Par Karim Hilem 
www.karimhilem.fr
Les prémisses de la douce saison s’invitent à travers la fenêtre entre-ouverte. Des effluves de printemps inondent le bureau de Belame Di Concerto. L’hiver, dit-on, est particulièrement long cette année. Belame quant à lui se réjouit de constater que l’ordre naturel des saisons n’a pas totalement disparu, malgré les discours très alarmistes des uns et le déni total des autres. Ainsi en est-il des idées comme des choses. La simplicité apparente dissimule une complexité aux ramifications infinies, pense t-il dans le silence matinal.
Feuilletant une revue professionnelle consacrée au monde de l’entreprise, le corps caché derrière un costume bleu nuit, Belame s’informe. Au fur et à mesure de sa lecture, il se détend sous l’éclat blanc cotonneux de sa chemise. Soudain, au détour d’une page, ses yeux se posent sur l’accroche d’un article : « Aimez vos clients ! ». Il pose la revue, se lève et se fige face à la baie vitrée. Tandis que son regard se perd sur l’horizon, lui se retrouve quelques semaines plus tôt. Une grande expiration vide ses poumons de l’air saturé. Il se saisit de son journal, le parcourt. Un sourire timide se dessine sur ses lèvres lorsque ces yeux tombent sur la page à laquelle il avait confié ce qu’il pense et ressent à l’endroit de ses clients. Il avait déposé les mots bien à l’abri, dans son journal gardien impartial et silencieux de ses états, un matin d’hiver.

C’était un matin ou Paris couverte de neige avait des allures féériques sous le scintillement de sa belle dame de fer, la tour Eiffel que Belame ne se lassait jamais d’admirer et d’aimer. Une œuvre d’art grandiose, fruit de la vision d’un prodige du génie civil et de la mécanique. Monument tant décrié dès lors que son créateur lui destina une vie au-delà de l’exposition universelle de dix huit cent quatre vingt neuf, pour laquelle il vit le jour. Les artistes, poètes, peintres, écrivains, tous ce que Paris comptait comme intellectuels s’étaient insurgés contre ce monstre métallique qui violait la beauté du Champs-de-Mars. Puissent-ils voir du haut des cieux, combien aujourd’hui elle est le symbole même de Paris, de la France. Puissent-ils se réjouir que des millions de touristes se pressent à ses pieds pour l’admirer. Puissent-ils s’attendrir de Belame rêvant dans la solitude de son bureau au génie créatif que porte chaque individu peuplant la terre, à l’instar de cet artiste ingénieur que fut Monsieur Eiffel.

Les lamelles du store découpent la silhouette de Belame. Un bandeau de soleil souligne son regard ténébreux. Debout face au printemps naissant, il est beau. L’honnêteté dont il fait preuve à l’égard de lui-même, de ses contemporains le rend encore plus beau.
Il inspire profondément et plonge au cœur de la page. Il va retrouver dans cet écrin des morceaux de lui. Son visage s’empare du timide sourire et s’illumine.

«… Je suis à chaque fois émerveillé. Celui qui n’a point vu un être humain en contact avec son for intérieur, entrainé dans le tourbillon de la réflexion n’a pas encore touché du doigt la magie de l’être. Cette formidable essence créative, ce prodigieux concentré de complexité. Sous les apparences d’une femme interrogative, intuitive, sous les traits d’un homme dubitatif et pensif un formidable champ d’espoir couvre l’Homme d’une dignité certaine et l’Humanité d’une tendresse méritée.

Quel beau métier qu’est le mien ! Etre le témoin de la renaissance, de la transcendance. Il m’arrive d’être gêné que l’on me rétribue pour être le témoin de cette alchimie qui se produit et fait de l’ignorant un savant. Un savant conscient de son ignorance mais qui refuse à s’y résigner. Dans ces moments, je m’abrite derrière la nécessité systémique inhérente à tous les êtres vivants. Ils doivent tous assurer leur survie. Et puis je sais, aussi, que je suis un élément psycho-biochimique entrant dans la composition de cet Alchimiste invisible que je nomme, faute de mieux, Dieu.
J’aime mes clients ! Qu’ils soient hommes ou femmes. Quelque soit leur situation sociale, économique et professionnelle. Je les aime toutes et tous non pour ce qu’ils représentent, non pour ce qu’ils me disent d’eux. Non ! Je les aime pour ce qu’ils disent de nous tous. Ma tendresse pour eux prend sa source dans le courage qu’ils ont de se regarder sans complaisance, sans narcissisme et sans prétention. Mon affection pour eux naît à l’endroit de leurs doutes, de leurs fêlures et de leurs angoisses. L’estime dont je les habille s’étoffe à mesure qu’ils affrontent avec lucidité les embûches qui fourmillent sur le chemin qui mène à soi. Mon admiration à leur égard tire son origine dans l’espoir qu’ils déposent en mon être comme un secret.
Je les observe, dans l’espace-temps des séances, passer de narrateurs à auteurs. Ils revisitent leurs histoires, leurs rêves, leurs échecs, leurs réussites, leurs valeurs, leurs croyances. A coup d’abnégation, ils remettent tout en question. A force d’humilité, ils doutent de tout et d’eux-mêmes en premier lieu. La volonté chevillée au corps, ils lèvent les voiles de leurs certitudes et écrivent et réécrivent leurs histoires.
Oui j’aime mes clients, parce dans ce monde mercantile et matérialiste, ils font figure de révolutionnaires. Ils ont le mérite, à travers le travail qu’ils font sur eux-mêmes, de refuser l’abrutissement, l’aliénation. Dans leurs efforts à apprendre à se connaître, ils s’opposent aux forces occultes qui cartographient, classent, dénombrent, agencent, ordonnent, et hiérarchisent les hommes comme des ressources utiles à produire de la valeur sur les marchés boursiers.
Ils me donnent à rêver que tant qu’il y aura des femmes et des hommes qui se croient suffisamment ignorant d’eux et du monde qui les entoure, l’humanité poursuivra sa magnifique odyssée vers la compréhension.
Cette force qu’ils m’insufflent dans leur croissance spirituelle donne à mon bureau, en ces moments là, des airs d’une arche de Noé. Mon lieu d’exercice devient ce vaisseau où femmes et hommes sont une espèce à protéger. Ces êtres engagés dans la quête de sens donnent à l’humanité la perspective d’un monde nouveau. Cette arche accueille celles et ceux qui luttent jour après jour dans leur vie à faire de l’homme un être en devenir.
Comment, alors, ne pas aimer mes clients lorsqu’ils dessinent sous mes yeux l’esquisse du monde de tous les possibles ? Comment ne pas les aimer lorsqu’ils m’ouvrent la voie sur le chemin qui nous apprend que l’homme n’est pas fatalement le pêcheur face à l’éternel, mais qu’il est la promesse même d’un éternel.
Oui j’aime mes clients et j’ose espérer que ma plus belle expression de cet amour envers eux réside dans l’amour que porte à ce que je fais, à mon métier.»

Belame referme son journal. Des larmes perlent sur ses joues.
Le soleil colorie ses pleurs aux couleurs de l’arc-en-ciel. Alors que de ses mains il essuie les coulées de son âme, il pense aux mots de Friedrich Nietzsche : « L’histoire de l’humanité se conçoit comme la biographie d’un seul homme ».
Debout face à la vitre, il irradie. Il se dresse tel un phare guidant les Hommes dans la houle de l’existence et il est heureux.

4 Commentaire(s) :

1. Par Eleonore (eleonore.hachs@gmail.com) le 30/03/2010
cool déjà 20 hits !!!
2. Par Eleonore (eleonore.hachs@gmail.com) le 30/03/2010
je ne me lasse pas ! bravo !! ;))
3. Par Marie-Hélène (mhidiarte@yahoo.fr) le 31/03/2010
Bellle métaphore où je me retrouve, Arche de ces hommes et femmes en devenir.Amour.Courage.
Merci!
4. Par marie-pierre (accueil@subtilcoaching.com) le 13/04/2010
superbe texte, qui répond à la question du titre et qui est la bouleversante et exaltante expérience dont nous sommes les témoins quotidiens, en tant que coachs ! merci !

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