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Coaching, symptôme ou remède ?

Publié le 31/01/2010 (327 hits)

Karim Hilem  www.karimhilem.fr
1ère partie
Les yeux rivés à la fenêtre, Belame avait l’air absorbé. Le décor extérieur défilait à toute allure. Il était si concentré, que par instant, il avait l’impression que le train à grande vitesse dans lequel il était installé était immobile. Son champ de vision s’était rétrécit au point que les paysages semblaient être projetés sur les parois de verre tel un cinémascope. Il vivait une sorte d’illusion d’optique.
La main qui se posa, soudainement, sur son épaule n’était pas, elle, une illusion. Elle le fit sursauter.

- Excusez-moi, Monsieur, votre billet s’il vous plaît.
Le contrôleur n’affichait aucun signe de gêne d’avoir tiré Belame brusquement de ses rêveries. Le savait-il seulement ? Il donnait l’impression de faire son travail sans discernement, de manière automatique. Comme s’il avait été programmé à ne dire que cela, avec comme seule variante le « Madame ou Monsieur » qu’on lui aurait appris à adresser en fonction de la physionomie. En cet instant Belame, au fond de lui, aurait aimé une attitude moins mécanique, plus subtile. Il y avait mille et une façons de faire son travail. Il aurait pu agir avec doigté, et pourquoi pas, avoir le désir d’être agréable voire bienveillant. Mais sans doute ces subtilités ne figuraient pas dans son contrat, pensa ironiquement Belame.

Il retira ses écouteurs
, sortit de sa poche intérieure gauche son billet et le tendit au contrôleur automate inexpressif. Celui-ci lui adressa un « Merci » tout aussi automatique en continuant son chemin à travers les couloirs. Belame, en le regardant s’éloigner ne put s’empêcher de penser à ses innombrables clients qui apportent en séances tous leurs espoirs d’être à la hauteur de leur job. Tous ces êtres qui se remettent en question et fouillent très profond en eux pour extraire le meilleur d’eux-mêmes au service de leurs engagements et de leur conscience ; acceptant une lecture critique de leurs comportements.
Mais il se dit après tout, que chacun était mu par des forces internes, invisibles. Bien que cet employé ne fit guère preuve de nuance dans sa tâche, il devait avoir ses propres motivations et raisons de se comporter de la sorte. Il se pourrait fort bien d’ailleurs que ce contrôleur se voit, lui-même, dévoué, avenant et professionnel.
Belame s’en tint à son ressenti et s’interdit de porter un jugement. Que de toute évidence, il n’avait ni le droit, ni l’âme à juger les autres.

Au moment où il remit ses écouteurs, une voix l’interpella.
- Je me trompe peut-être, mais je crois que ce contrôleur vous a contrarié n’est-ce pas ?
C’était l’homme qui était assis en vis-à-vis qui s’adressait à lui. Il avait fière allure. Les cheveux blanchis par le temps, le regard bleu. Une paire de lunettes, rampantes sur le bout du nez, habillait ses yeux malicieux. Un foulard bleu marine incrusté de figures géométriques dorées était joliment noué autour du cou. Il exhalait un air sympathique.
Belame interrompit son geste et dévisagea cet homme aux allures de dandy, à la curiosité courtoise.
- Qu’est-ce qui vous fait penser cela ? Répondit Belame en souriant.
- Vous n’avez, me semble t-il, pas fait preuve de convenance.
- Que voulez-vous dire ? Demanda Belame.
- Eh bien, j’ai remarqué que vous n’avez, à aucun moment, répondu aux formules de politesse du
contrôleur.
- Effectivement… Je n’ai pas répondu et oui je suis contrarié.
- J’ai vu juste alors !
- Vous avez le sens de l’observation dites-moi ! Ajouta Belame.
- C’est sans doute une déformation professionnelle.
- Votre réponse appelle une question, je vois que vous souhaitez bavarder ! Affirma Belame.
- Je ne voudrais pas vous importuner ! Mais il est vrai que j’aime parler aux gens. Répondit l’homme aux cheveux gris. Belame rangea soigneusement son baladeur et ajusta son assise.
- Je m’appelle Belame.
- Jacques, répondit l’homme au foulard en tendant une main chaleureuse.
- Alors dites-moi de quelle déformation professionnelle s’agit-il. Demanda Belame.
- Je suis sociologue. Je passe mon temps à observer et discuter.
- Je ne suis pas sociologue voyez-vous, mais je passe également mon temps à observer et discuter.
- Votre réponse également appelle une question, je ne peux m’empêcher de vous demander dans quel cadre vous passez votre temps à observer et discuter, dit Jacques avec un large sourire lumineux.
- C’est surprenant que vous utilisiez le terme « cadre », car mon métier, pour une grande part du
moins, consiste à veiller au strict respect du cadre. Je suis coach.
- Ah ! Je vois. S’exclama Jacques.

Belame crut percevoir une pointe d’ironie dans la voix du sociologue.
- Que voulez-vous exprimez par cette exclamation ? Demanda t-il.
- N’y voyez aucune offense ! Encore une déformation professionnelle.
- Rassurez-vous, dit Belame, seul l’écho que j’accorde aux propos des autres me concernant peut
m’offenser. Néanmoins, vous semblez avoir un avis sur mon métier, je crois. N’est-ce pas ?
- De la même manière que vous en avez un sur le mien, rétorqua Jacques en éclatant de rire.
- Et vous étudiez quoi exactement, alors ? Demanda Belame.
- Nous observons les changements dans les organisations, entre autres.
- Et quel éclairage avez-vous sur celles-ci ?
- Disons que le fait marquant est l’accroissement des tensions psychiques. J’imagine que vous avez une idée de la situation de part votre métier.
- En effet, je constate à travers mes clients que la situation dans les entreprises est de plus en plus tendue. De véritables souffrances émergent à tous les niveaux. Et cela dans tout type, ou presque, d’organisation. La situation est telle, que je perçois mes interventions davantage comme un remède ; alors qu’il n’y a pas si longtemps je les percevais comme un outil de développement et de management. J’ai l’impression, parfois, d’être un pompier que l’on appelle en urgence.

- Mon exclamation de tout à l’heure est justement liée à cela. De mon point de vue, j’appréhende votre métier comme le symptôme d’une société malade. Je connais des coachs, et j’ai un grand respect pour les idées et valeurs qu’ils défendent. Toutefois je ne peux m’empêcher de constater deux phénomènes parallèles contradictoires et qui m’amènent à dire que l’essor du coaching s’apparente davantage à un symptôme plus qu’à un remède. Je m’explique.
La situation des salariés dans notre pays est en forte dégradation depuis les années 1990, et ce quelque soit les strates hiérarchiques. Le middle management a une position un peu plus inconfortable dans la mesure où il est l’élément qui traduit sur le terrain les décisions prises par les directions. De ce fait, il se trouve pris entre le marteau et l’enclume : d’un côté les injonctions venant d’en haut, de l’autre les plaintes venant d’en bas. Et dans cette même période, nous constatons une large diffusion dans ces mêmes organisations de la pratique du coaching. Entendons-nous bien, je ne fais aucun lien de cause à effet. Je ne dis pas que le recours au coaching est responsable de cette détérioration. Je dis simplement que le développement du coaching dans les organisations n’apporte pas de solutions tangibles puisque la situation ne s’arrange guère, bien au contraire. Quand nous avons commencé à nous pencher sur la question du bien-être au travail, nous constations déjà des tensions psychiques au sein des entreprises. La situation des salariés n’était pas pathogène, mais tendue. Une dizaine d’années après, la dégradation s’est accentuée. Nous avions observé depuis longtemps déjà des dépressions, des burn-out comme on dit, et des suicides, mais disons que cela relevait du caractère anecdotique. Or aujourd’hui, ce qui est flagrant c’est le caractère massif du phénomène.
L’entreprise est devenue un lieu de mal-être, de souffrance et de mort. Et personne n’est à l’abri. Je ne remets pas en cause votre métier Belame. Je pense juste que le recours aux coachs est devenu une panacée. L’intégration du coaching à la gestion des ressources humaines révèle combien les organisations externalisent la gestion du bien-être de leurs salariés. De ce fait, elles se déchargent d’une responsabilité essentielle qui leur incombe. Elles se donnent bonne conscience en offrant du coaching aux salariés. Ceux-là même qu’elles maltraitent à longueur d’année. Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, j’imagine que vous devez avoir beaucoup de travail et donc un avis tout autre.

- Avant de répondre à vos propos, sachez que j’apprécie tout particulièrement votre franchise et
votre libre expression. Le regard que vous portez sur les organisations est le vôtre. C’est ainsi que je l’entends. Quand bien même, avez-vous une démarche scientifique, à travers vos études notamment, je ne prends pas ce que vous me dites pour vérité absolue. J’accueille votre avis avec curiosité et intérêt sans pour autant y adhérer. Je ne considère pas que le malheur des uns fait systématiquement le bonheur des autres. Tout comme je ne pense guère que le bonheur des uns fait systématiquement le malheur des autres. Je vous dirais même, que je porte en moi l’espoir que le bonheur des uns puisse faire celui des autres et que la souffrance des uns puisse
toucher les autres…
Belame s’interrompit soudainement…

La deuxième partie de cet article à la fin du mois !



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